chaka day

J'arrive avec un sacré texte, aujourd'hui. Un tel préambule ne devrait pax figurer en tête d'un article, mais je préfère vous en avertir quand même. Je me pointe avec des dieux-animaux, des guerriers prestigieux, un empereur caractériel et charismatique, l'apogée de notre époque coloniale, l'évasion par le lointain et la grandeur de l'Afrique. Rien que ça.

"Oui, mais par quel biais ?", me demanderiez-vous, et vous n'auriez pas tort. Par le Caligula de l'Afrique australe, comète zouloue à la lumière aveuglante. Un beau, grand, fort et dont le souvenir imprègne encore la terre qui fut la sienne.
Chaka Zoulou, le grand empereur qui a bâti un empire capable de faire trembler l'Angleterre en partant pourtant d'un bannissement alors qu'il était enfant, mu toute sa vie par une ferveur mystique particulièrement communicative, a bien existé. Ca, on le sait. Pour autant, Le trône d'ébène ne se veut pas roman historique et ne doit pas être lu comme tel. Il s'agit d'une épopée bien foutue, bien écrite, nourrie d'un matériau véridique et bien exploré par Thomas Day mais doit être lu comme une oeuvre de fantasy. C'est comme tel qu'il se place parmi les oeuvres majeures de la littérature de l'imaginaire.

Les ingrédients, même communs, sont identifiables et articulés comme ils doivent l'être. La noblesse controversée d'un prince (ou, en totu cas, que l'on veut négocier ou de laquelle on veut débattre) et les intrigues qui en découlent, les luttes pour le trône, la diplomatie entre états, la construction d'un empire et tout ce qui relève de l'épopée historique ou romanesque comme celles de grands héros connus chez nous (citons Alexandre le Grand ou le roi Arthur), on les identifie assez facilement. Ceux de la fantasy aussi, comme les campagnes militaires, la description épique du sujet et de ses actions, les dieux et les sorciers mentors du personnage principal. Les éléments historiques se ont aussi la part belle et pointent le bout de leur nez quand un portugais, un hollandais ou un anglais pointe le bout de son nez dans une épopée africaine, apportant la question de la colonisation aux endroits précis où les puissances européennes s'étaient installées à l'époque.
Oui, mais il y a plus. Les ingrédients sont bien amenés, bien agencés mais la saveur du texte vient d'ailleurs. A titre de comparaison, rappelez-vous de Black Panther, ce film de super-héros qui place l'Afrique comme moteur de tout ce qu'il est et renvoie. Le trône d'ébène a utilisé, bien avant les auto-adaptations des studions Marvel, ce film de couleur à placer devant une oeuvre aux ficelles communes. Entre les yeux du lecteur et l'oeuvre elle-même, il faut placer l'exotique dans son ensemble. Une terre lointaine et colorée, une esthétique palpable, une nature en tout point différente de celle qui entoure celui qui lira le texte, un contexte qu'il n'a jamais connu de près ou de loin, une position qu'il n'a jamais occupé dans on histoire et soulever des questions qu'il n'a jamais effleuré du bout les doigts, une époque récente et révolue.
Plus encore, c'est la rareté du matériau utilisé qui rend le texte unique. Chaka est une grande figure qui n'intéresse que très peu l'Europe et l'Afrique, ou tout du moins cette région là, est oubliée et ne sucite que peu de rêves et d'envie à notre époque.

Entre l'originalité sujet et la manière de l'utiliser d'un côté et les standards de notre fantasy de l'autre, il faut une plume précise et ciselée pour lier et harmoniser tant de matériaux différents. Le style dont Thomas Day ne se dépareille jamais est à relever et à mettre en valeur. La langue est simple mais bien choisie et bien utilisée, le ton et leus couleurs des mots collent au thème. On note peu de facilités langagières ou de sophistications stylistiques même si quelques tournures jurent parfois. Un emploi d'un imparfait du subjonctif, par exemple, où une phrase trop longue.
Si la langue choisie colle parfaitement à ce qu'elle narre, notons toutefois quelques autres faiblesses éparses. L'impression renvoyée par quelques tournures, quelques phrases ou paragraphes laisse parfois penser que l'auteur se regarde écrire comme d'autres s'écoutent parler. Tous les auteurs, sans doute, tombent dans cet écueil mais la chose se remarquent plus chez certains. Sans rien enlever à la qualité du texte, un nuage assombrit parfois la lecture. Un léger voile dans le ciel qui surplombe votre lecture. Sa plume surpasse celle de la majorité des auteurs de fantasy (ou, plus largement, de science-fiction) et on voit qu'il le sait. Le plaisir de la découverte du texte n'en est gâchée en rien mais ça se voit.

Le trône d'ébène est donc une oeuvre de fantasy. Encore que. Il ne s'agisse pas tant de fantasy mais plutôt d'une adaptation de l'histoire à l'imaginaire qu'elle garde en elle. Ne râlons pas là-dessus et savourons plutôt, c'est une manière de nourrir la légende de Chaka comme Chrétien de Troyes et Alexandre Astier nourrissent celle du roi Arthur ou comme Jules César et Christophe Lambert nourrissent celle de Vercingétorix. C'est de ça dont Le trône d'ébène relève, finalement: la construction de la légende.