gloukhova

Le plus dur dans la rédaction des articles, parfois, c'est d'arriver à choper une bonne intro. Je suis un peu emmerdé pour en trouver une, là, et je gage que vous ne m'en voudrez pas si je m'en exonère. Parce que bon, s'il y a plein de trucs à dire sur ce texte mais c'est justement parce qu'il y a plein de questions qui sont posées et qui se posent au fil des chapitres, et qu'il n'y a aucune raison valable pour en privilégier une plutôt qu'une autre.

"Ah bah oui, mais alors ?", me direz-vous, et vous n'auriez pas tort. En fait, il y a trois personnages très distincts, voir même quatre. Il y a une thésarde portugaise qui effectue ses recherche sur Guennadi Gor, sombre poète russe du début du vingtième (sombre dans tous les sens du terme, mais à la plume vertigineuse) qui cherche énergiquement, aussi, son mec du bout des doigts. Il y a la narratrice, qui effectue ses recherche sur la thésarde. Et, éventuellement, Guennadi Gor lui-même. Gor ne parle qu par les deux personnages qui le recherchent directement ou indirectement, mais s'avère bien plus qu'un simple objet de thèse. Sa voix est indirecte mais est le moteur de l'une et un combustible de l'autre. Les deux personnages, celui de la narratrice et de la thésarde, sont mus par Gor, point de départ de tous le texte mais finalement annexe.

La quatrième de couverture laisse à penser que la disparition de la thésarde vendue sur la quatrième de couverture est au centre du récit, et malheureusement pour l'éditeur, ce n'est pas vraiment le cas. Pire encore, se focaliser dessus rend la lecture abrupte, lente et incertaine. Longtemps, le texte ne lâche rien, laisse voir une intrigue simple nourrie par peu d'informations, et ne donne pas l'impresison d'avancer ni d'intéger le lecteur à son évolution. Mais plus on avance plus on s'en aperçoit, les questions sur l'intrigue sont accessoires et assez peu pertinentes, au fond. Le texte est bien plus riche qu'une jeune femme qui disparait quelque part.Le mystère dont il est question n'en est pas un parce qu'il est finalement inutile. C'est bien un roman d'ambiance dont il s'agit. Un texte chaleureux et froid où les personnages s'attachent de façon romantique à leur sujet académique et réalisent des recherches rigides par le biais de l'absorption brutale et sensitive de leur sujet. 

Il y a pas mal de choses à y voir, dedans et le plus singulier est l'accumulation de mises en abime. La narratrice cherche une chercheuse qui elle-même cherche un paquet de trucs: Gor, son mec, un ailleurs et tout plein de petites choses qui la dispersent. Et Gor, lui, cherche une issue à quelque chose de mal défini et qui tente d'y accéder par son écriture. Littérairement, ça donne un sacré kaléidoscope. Là, on serait presque plus dans l'exercice de style ou la recherche littéraire un peu osée que Verticales défenddepuis un paquet de temps. Mais il n'y a pas que le personnage vu par celui qui est vu, quel que soit le nombre e'échelons qu'on met à cette malle à double fond.

On peut y voir Aliona Gloukhova elle-même, aussi. Son premier texte, Dans l'eau je suis chez moi, traitait de l'absence de son père, disparu en mer pendant son enfance. Ici aussi, l'eau est omniprésente, personnifiée parfois, utilisée dans plusieurs métaphores filées chapitre après chapitre jusqu'à profusion, comme une mer où un océan. La disparition, aussi, celle du sujet d'étude de la narratrice, qui s'évapore sans laisser de trace jusqu'à devenir une morte sans mort, un nuage sans corps et partir dans l'impalpable. La noyade aussi, tant les recherches sur Guennadi Gor, souffreteux de l'âme et parfois du corps atteignent les personnages, parfois par ricochet. Un oeil hardi peut même y voir une noyade des personnages en lui, même si lui réfuterait sans doute cette idée. Ce ne serait pas son genre.

Tout s'entremêle et s'enlace jusqu'à donner un noeud complexe et recherché, foisonnant et organisé. Tout s'y mêle et on finit par se poser la question de la superposition de chacun. Comme dans The haunting of Hill House, Mr Nobody ou Puzzle, on peut même se demander qui est qui, et pourquoi. Je cite volontairement trois séries ou films parce qu'aucun texte réussi menant à cette confusion de personnages ne me vient mais la comparaison est un peu bancale: le scénario finit par donner une réponse que la narration préfère taire, donnant encore plus de matière au propos qu'elle livre.

Toute superposition possible de personnage (voir apparition de fantôme), tout agissement d'un personnage où d'un autre prête à débat et inteprétation et c'est bien-là une force du texte. Il ne prend certainement son sens qu'au débat qu'il provoque auprès de ceux qui l'ont exploré.