graciano

Celui-là est vaiment à part. Je sais, vous allez me taxer (sans avoir tort) de le dire souvent voire trop souvent, mais delui-là est vraiment à part. Il y a dans Enfant-pluie des trucs qu'on ne retrouve pas ailleurs. Un paquet de trucs, de détails, de ficelles, de choix littéraires ou non qui, une fois agglomérés confèrent une saveur et une couleur particulière au texte.

Il y a l'époque, déjà. La lecture de texte s'approche plus de l'exploration que d'autre chose et il faut l'avoir pas mal entamée pour pouvoir cibler l'époque à laquelle on se trouve. Je la tais volontairement tant la question se pose vite et tant la réponse arrive quand on est partis sur autre chose. On est trop tôt pour le Moyen-Age et peut-être aussi pour l'Antiquité (quoique) et pas assez pour les véritables temps immémoriaux. Rares sont les textes qui prennent place à cette époque tant l'idée de d'y fixer est casse-gueule et tant l'époque elle-même, dans l'esprit de chacun en tout cas est difficile à délimiter rigoureusment. Une sorte de no man's land temporel où sont apparues les premières traces de civilisation, cette époque qu'on connait hyper mal et que nous, grand public, creusons assez peu jusqu'à pouvoir dire jamais.

Et faut y aller pour placer une intrigue à cette époque. Le pari de s'y oser revient même, finalement, à assumer de donner au texte le statut de lecture, d'interpétation de ces époques là et des quelques et rares élements. Dans la mesure où échapper à la fiction devient impossible, on peut même se dire qu'Enfant-pluie s'est mu de par sa nature en vue d'artiste de ces temps immémoriaux. Et même, s'il s'agit d'une vue d'artiste par le biais de la fiction, on peut même voir une tentative de structuration de sociétés probablement existantes mais qui ne nous sont que très partiellement connues. Très peu de témoins de l'époque sont parvenus jusqu'à nous et un très faible nombre de romanciers se sont aventurés à se saisir de l'époque pour y mêler une fiction. Encore qu'on aura jamais véritablement la certitude qu'il s'agit d'une fiction, on pourrait même plutôt parler de spéculation.

Le travail fourni par Marc Graciano est d'autant plus remarquable que son rêve éveillé d'époque inconnue et, par certains aspects, négligée, l'a naturellement conduit vers un style qui n'est pas très loin du Jour des Corneilles de Jean-François Beauchemin pour la liaison avec la nature et la marginalité des personnages (exclusion de la société chez Beauchemin et marginalité absolue et universelle chez Graciano) et d'une tentative de combler un vide historique comme on pu le faire Mathias Enard avec Michel-Ange ou Mikhail Boulgakov avec Molière, ou d'enclavement, même, comme dans le Monde sans oiseaux de Karin Serres. La volonté de combler un manque notable sur une époque aussi large ne pouvait que conduire vers la voix du conte et du merveilleux. Même si on s'éloigne des contes à proprement parler et qu'on est vachement loin de Grimm ou Beaumont, les récurrences des tribus lointaines, des vallées sauvages, du commerce de silex et de coquillages, de prêtrise mystique et de sacerdoce décernés par les éléments, l'omniprésence de la nature et sa persinnification qui la conduise à être supérieure à l'homme intègrent brutalement Enfant-pluie autant parmi les contes merveilleux que parmi les fantasmes historiques dépourvus de fantaisie. Quoique, dépourvus...
Pas tant que ça, finalement, mais la fantaisie qui lie les chapitres entre eux n'altère en rien ni le conte ni la volonté historique.

Il y a un peu de tout, finalement. Un oeil averti pourra même voir des références aux Egyptiens par la structure des tribus et leur interactions, aux Pictes d'Ecosse par leurs tatouages éventuels, à la Pangée par l'omniprésence de sa faune disparue ou bien au Paléolithique par certains aspects encore. On se prend à rêver de la Galerie de l'Evolution à Paris ou à des fantasmes d'achéologues au fil des pages et bien peu de textes engendrent ce genre de pensées. Définitivement, Enfant-pluie est bien en marge du reste de la littérature, tout en maintenant énormément de connexions avec. Mais en s'en détachant à force de s'enraciner là où la littérature peine à s'aventurer.

 

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