wackernagel

Oh, une réminiscence ! Puisque Zoé a ressorti Un après-midi avec Wackernagel et que je m'étais dit que je me servirais de cette occasion pour vous en causer un peu et puisque je suis retombé sur mon exemplaire tout à l'heure et que je me suis rappelé m'être rappelé de vous en causer un peu, je me dis qu'il faut m'y mettre. Pour autant, ne nous méprenons pas, vous en parler est forcément un flashback.

Quand je l'ai lu, j'étais barbu mais pas pareil, j'avais dix ans de moins, je débutais et je revenais au salon après avoir dilapidé mon adolescence à ne pas beaucoup lire. Une fois au salon du livre, ma curiosité a été attisée par un éditeur suisse qui étalait ses parutions au détour d'une allée comme on en trouve beaucoup, là bas. Sur le stand de Zoé, donc, une demoiselle de quelques années mon ainée m'a conseillé quelques textes dont Un après-midi avec Wackernagel et Pendeloques alpestres de Cingria. Il devait y avoir un troisième titre dans ma main, mais je ne me souviens plus trop duquel et on s'en fout.
Toujours est-il que j'ai lu ledit texte le lendemain, et effectivement, y'a de quoi faire.

Wackernagel est dans le titre, mais pas dans le roman. Il s'agit d'un mec random attendu a la terrasse d'un café par un pote qui ne l'a pas vu depuis un bail. Le pote en question est assis, attend et se pose tout un tas de questions sur les retrouvailles. Il explique rapidement qu'ils ne se sont plus vus depuis l'internement de Wackernagel, que les raisons étaient floues, qu'il avait préféré prendre ses distances mais qu'il l'aimait bien quand même, qu'il n'en était pas non plus au clichés du mec interné de force, qu'il n'était pas victime de dérangement mental mais que son trouble était costaud, qu'il s'agissait vraisemblablement d'une dépression un peu trop trash, qu'il y avait beaucoup de on-dit et que peu savaient vraiment de quoi il retournait. Et que lui, ce pote de Wackernagel qui attend en terrasse, ne savait pas bien non plus.
Donc, Wackernagel est sorti, et le gros du texte considère des hypothèses toutes vraisemblables. Il se demande où il en est, s'il est sorti parce qu'il allait bien, si bien aller médicalement correspond à bien aller civilement, comment leur amitié va reprendre (et si elle va reprendre, déjà), comment Wackernagel aura interprété l'éloignement juste avant son internement. Il se demande à quoi il ressemblera, aussi, et comment il pourra jauger sa forme si la nécéssité se fait sentir.

Oh, attends ! Je te vois circonspect. J'irais même jusqu'à dire que tu imagines Un après-midi avec Wackernagel comme un truc chiant. Mais non, bien au contraire. Loin de Jorge Edwards avec qui il n'a rien a voir, Ivan Farron va loin dans son exploration de l'amitié et de ce qui peut l'ébranler. Parce que c'est la matière du récit, la relation amicale, la question de la caducité, de la suspension, de la reprise, des moments pas drôles, du sens utilisé pour juger de l'odeur d'une amitié. Vous vous doutez bien que je ne vais pas vous spoiler en vous disant quelles réponses le personnage trouve, ni si Ivan Farron a collé toutes ses convictions et visions de la problématique sous sa plume ou s'il évoque quoique ce soit pour les réfuter, les dénoncer, les approuver ou garder une neutralité, évidemment.

Mais ce petit texte que vous allez finir (et je vouvoie, maintenant, ah bon) facilement si vous prenez une ligne du métro parisien d'un bout à l'autre, vous verrez que vous le trouverez riche, foisonnant de questions, fouteur d'ambiance étrange mais pas déplaisante, planeur de songes, brumeux jusque dans la moëlle des personnages, fou dans les petits recoins et hypothèses qu'il explore.
Néanmoins, il y a un petit quelque chose qu'il me faut vous signaler. Wackernagel, au café: il est en retard.