carver1Parler de Raymond Carver et de ses nouvelles, un genre qui en France fait fuir ou presque, n’est-ce pas cultiver l’art du contrepied ? En ces temps de phase finale de coupes européennes de football et d’accalmie (brève) des parutions chez nos partenaires éditeurs, le moment est venu de lire ce monument de la littérature américaine, peut-être celui qui illustra le mieux les dessous, les revers du rêve américain. Mais puisque nous ne faisons pas les choses comme les autres à la confrérie, plutôt que de vous présenter un des huit recueils d’œuvres complètes disponibles à l’Olivier, de le commenter en s’extasiant, passons la balle à Rodolphe Barry et son roman Devenir Carver (éditions Finitude, 2014) qui en parle bien mieux que personne, parce qu’il sait tout de lui. Après cela, c’est sûr, c’est certain, vous ne pourrez résister à l’envie de passer par le rayon anglophone de votre librairie, de prendre Parler moi d’amour, ou Les feux, ou peut-être Les trois roses jaunes au hasard, de les lire ou les relire, peut-être même de les prendre tous et d’en faire la collection.

Volontier biographique, Devenir Carver se lit comme des mémoires. Documenté au possible, la vie tourmentée, le cheminement de l’auteur est retranscrit avec frénésie mais pourtant le ton reste carver2sobre. Si l’ensemble tient la route, si le lecteur est embarqué de la sorte, si le dégout, l’admiration, l’émotion même, transparaissent, c’est parce que Rodolphe Barry adopte le ton juste. Loin de tomber dans les pièges qui guettent ce genre d’exercices littéraires, il reste en retrait, garde la distance nécessaire, n’essaie pas de s’emparer de son sujet à tout prix, laisse Ray s’incarner. C’est la grande réussite du livre, puisqu’il nous apprend l’homme, son rapport à l’amitié et son besoin d’amour. On approche également l’essence du travail de Carver : son perfectionnisme et sa volonté de s’emparer de sujets du quotidien, de personnages ordinaires pour en parler avec subtilité et une économie de mots.

Seul bémol, le nombre affligeant d’erreurs et autres mots manquants qui jalonnent le livre et laissent ainsi poindre un certain laissé aller de la part d’un éditeur réputé exigeant. Leur récurrence nuit au souffle de la lecture et finit par agacer. C’est dommage d'autant plus que le texte est de qualité.