strass-paillettes-couvOh, je vois très bien le tableau, l'ami. Toi qui vient souvent ici m'écouter débiter mes salamaleks, je te vois seul dans un TGV qui file vers Pétaouchnok où tu passeras le réveillon en fort bonne compagnie. Mais, tu es encore monté dans un train en oubliant de choper un bouquin dans ton salon et/ou au Relay de ta gare de départ. Et c'est con.

Parce que, par exemple, tu gâches un excellent créneau disponible pour lire Don Carpenter. Souviens toi, c'est lui qui a livré La promo 49 et Sale temps pour les braves, mais des deux là ne conviennent pas au train. Avec Strass et paillettes, tu aurais juste eu le temps de boucler la lecture avant ton arrivée. Et en plus, tu aurais oublié que tu étais mal assis dans ton TGV ou ton Corail.
Tu aurais pu rencontrer un narrateur désireux de te raconter une histoire, un personnage qui l'a fasciné quelques années plus tôt, qui aura marqué une époque de sa vie. Le narrateur en lui-même, on s'en fout. C'est Carraway dans Gatsby, le prête nom de l'auteur pour t'emmener voir ce qu'il veut te montrer, et le personnage dont tu te délécteras du charisme, c'est Gatsby trente cinq ans plus tard, avec les changements qui ont ravalé la société américaine après la guerre.

Ah ben oui, ca a beau s'étaler sur à peine cent pages seulement mais ca ressemble pas mal à Fitzgerald, mine de rien, et c'est là qu'on voit combien il a influencé les auteurs venus après lui, le bougre. Même s'il reste le maitre et si le personnage de Gatsby fait partie de ceux dont on ne fait jamais vraiment le tour, Carpenter et ici, en l'occurrence, Felix, n'a pas à rougir.
Imagine toi le jeune premier voué à un avenir féroce, fauché par un évènement impensable que tu découvriras (parce qu'il ne faut pas déconner non plus, hein ?), qui revient à somment de son art mais connu comme un George Peppard truculent et décline jusqu'à ce que tu acceptes que je ne spoile pas tout comme un ragondin.
Elle est là, aussi, la force de ce texte. C'est rikiki, mais le personnage qui donne toute sa densité au texte change systématiquement de réputation en très peu de pages, et sans changer lui-même. Ce n'est pas Felix qui change et qui fait Felix, mais la manière dont l'industrie du cinéma le voit.
Après, tu peux voir ce que tu veux en fonction de tes idéaux, entre une éventuelle répulsion ou une éventuelle attraction de la culture américaine dont Carpenter donne ici un exemple sans donner d'interprétation lui-même, c'est toi qui voit. Il y a une substance pas dégueu dans ce texte et à laquelle on peut donner la couleur qu'on veut.
Mais tu verras bien par toi-même que ce petit roman, fictionnel ou pas (tu trouveras d'ailleurs sans doute, avec une culture cinématographique plus développée que la mienne, quelques détails, parallèles, comparaisons ou rapprochements entre le texte et le Hollywood de l'époque qui ont du m'échapper), ce petit maousse costaud regorge de tout plein de trucs et d'une profusion qu'on imagine impossible en si peu de pages et en si peu de temps de lecture.

C'est dommage que tu aies loupé un si grand petit texte pendant ton voyage en train, mais je suis sur que tu l'achèteras demain pour ton trajet retour, et qu'en attendant, tu profiteras bien du whisky.