C1libraire1Emmanuel Delhomme est un confrère qui s'illustre sur le bas des Champs Elysées, dans une librairie pourtant charmante répondant au doux nom de Livres Sterling.

Et me voilà qui commence ce billet par une remarque que je veux importante: j'ai le plus grand respect pour la librairie d'Emmanuel Delhomme et par le simple fait qu'une librairie de quartier (qui sont celles pour qui j'ai le plus d'affection) tienne sur la plus clinquante avenue du monde. Pourtant, son petit opuscule Le libraire en colère, publié chez l'Editeur il y a un peu plus d'un mois, m'exaspère profondément tout comme m'expaspère en général tout professionnel du livre qui tient le même discours.
Arguments à l'appui, il remarque que l'image prend des parts de marché au livre, qu'on lit moins mais pas que pour ca, que la jeunesse actuelle délaisse Huysmans pour Duke Nukem et se perd dans toute autre divagation similaire. Voilà précisement ce qui m'agace.

Parce que oui, évidemment que la banalisation de l'image et son accessibilité grandissante a grignoté l'espace jusque là occupé par le livre, on ne peut pas le nier sans se voiler la face, et le pourquoi est expliqué par Emmanuel Delhomme dans son récit comme un paquet de monde, professionels du livre ou pas, l'ont expliqué avant lui et l'expliqueront encore après lui. Emmanuel Delhomme n'apporte donc ici aucun regard nouveau, ni aucun point de vue capable de rafraichir le débat, et comme tout le monde avant lui, il ne tire aucune conclusion de son raisonnement.
Pourtant, le bouquin a surement de belles années devant lui, et on attend encore la télé, la radio, le cinéma et internet provoquer sa mort. Mais non, il est encore là et se bat et résiste en prouvant du coup qu'il peut coexister avec ces autres nouveaux médias censés l'égorger, de même que l'apparition de la vidéo domestique, et on l'attend toujours, est censé tuer le cinéma. Ben non, vidéo et ciné ont fini par vivre ensemble.

Pour être encore plus précis sur le texte d'Emmanuel Delhomme, il me faut vous dire qu'on peut, à chaque chapitre, disserter sur le message qu'il veut nous faire passer. Et c'est bien le problème, on a là autant de chapitres que de débats potentiels, comme un libraire qui tente d'expliquer le marché actuel du livre d'un point de vue sociologique, et toutes les problématiques qu'il soulève sont finalement traitées assez succintement, en quelques pages. Comme si on plongeait dans le grand bassin pour quelques longueurs et qu'on se limitait à un périmètre assez restreint pour sortir de l'eau deux minutes après.
Autre aspect dommageable pour Un libraire en colère en lui-même, la colère que revendique Emmanuel Delhomme se rapproche plus du pessimisme, et, à mon sens tout du moins, s'expliquerait par une frustration de penser que le livre, à qui il semble avoir consacré sa carrière, et, comme tout libraire qui se respecte, une grande partie de sa vie, est mal barré. C'est maintenant que je pose la question: quand le profesionnel du livre, quel qu'il soit, voit le livre condamné, ne doit-il pas se réorienter plutôt que de rester conscient qu'il s'acharne à sauver ce qu'il pense ne pas pouvoir sauver ? Ou en d'autres termes, je sais que la cause est entendue et que je ne pourrais pas faire grand chose, mais j'y vais quand même.

Pour autant, rassurez vous, tous les libraires ne sont pas comme ca. Je ne remets pas en cause l'affection, voire même l'amour qu'Emmanuel Delhomme porte au livre et qui est somme toute nécéssaire quand on exerce ce métier, mais il me faut vous afficher ici que tous les libraires ne sont pas aussi certains que le livre est condamné. D'autres, même comme moi, ne le voient pas condamné du tout et partent du principe que, même si ce n'est pas folichon en ce moment et depuis quelques années, il n'appartient au livre lui même et à ses professionnels de le faire redémarrer. Ce n'est pas parce qu'on a calé qu'on a perdu la course (si tant est que course il y est, ce dont je doute).

Je reste même certain que tout les médias actuels, qu'il s'agisse du livre, du ciné, de la musique, de la télé et de la console peuvent coexister, et il appartient aux professionnels actuels, à ceux qui débutent en ce moment et à ceux qui débuteront après, qui sont nés avec un ordinateur dans une main et un livre dans l'autre de croire en leur boulot plus qu'Emmanuel Delhomme et de prouver que le monde de demain est bati sur l'enchevêtrement de ces médias qu'aujourd'hui, on dit concurrents.