enard"Je le lui ai acheté parce que j'ai trouvé le titre vachement beau" m'a dit ma belle soeur en parlant du bouquin de Mathias Enard (le pronom lui représentant mon frère).

Pour ce qui est du titre, force est de constater qu'elle a raison, et Mathias Enard peur remercier Paul Valéry de lui avoir refilé un de ses vers. Pour ce qui est du contenu, je ne sais pas très bien pourquoi je suis réservé mais je le suis quand même.
A vrai dire, l'impression que donne le bouquin et qui reste après réside dans la facon même dont Mathias Enard aborde le thème qu'il a choisi, on a l'impression de le voir écrire bridé, sans possibilité ou sans volonté de se lâcher et de laisser libre cours à sa propre plume. On se prend assez vite de l'envie de voir des chapitres plus longs, plus étoffés et quand on y réfléchit, on se casse nous même les dents lorsqu'on se demande ce que nous, on aurait rajouté aux chapitres pour les rendre plus consistants.

Pourtant, le thème choisi est très bien abordé. Istanbul, sans nul doute, est très bien rendu et le personnage de Michel-Ange est consistant et approfondi. Sa présence saugrenue à Istanbul (qui aurait très bien pu être, même s'il a en vérité refusé le projet de pont du sultan et n'a donc pas foutu les pieds là bas) se fond parfaitement dans l'histoire elle même et la trame romanesque du texte. Et contrairement à L'Italie si j'y suis dans lequel on ne fait pas la liaison entre les personnages et le lieu, là, pour le coup, tout est limpide.

Le fait est, également, que l'histoire elle même a donné une matière exceptionnelle pour le texte. Il s'avère en effet que Bajazet avait demandé un pont à Léonard de Vinci et repoussé le projet proposé avant de formuler la même offre à Michel Ange. L'histoire, et c'est avéré, ne nous cache pas qu'il a refusé sans même daigner ni se rendre en terre ottomane ni étudier l'offre plus en détail. Du coup, Enard imagine l'opposition de style qui aurait pu naitre de la visite de l'un chez l'autre. Le catholique en terre musulmane, la culture italienne chez la culture turque, et en extrapolant, l'Europe chez le Moyen Orient. Le tout, évidemment, dans Istanbul, qui n'a pas besoin qu'on vienne replacer en elle une intrigue romanesque pour être décrite. Il y a des villes, comme ca, qui sont toute seule, suffisante pour un bouquin.

Et ce coup ci, pour Parle leur de batailles, de rois, et d'éléphants, Enard a décidé en plus, de construire du roman historique à l'intérieur même d'un thème principal qui se suffit à lui même (d'autant plus si on traite non Istanbul, mais Istanbul au XVIe siècle). On aurait pu, donc, avoir un roman biscornu qui fourmille de références, de possibilités, d'hypothèses, de digressions et d'autres recoins divers comme peut l'être Istanbul et comme peut aussi l'être l'oeuvre en général et le personnage de Michel-Ange Buonarrotti. Pourtant, non et on en revient à ce par quoi j'ai commencé le post: Mathias Enard écrit magnifiquement bien, manie très bien la langue et ne s'encombre pas de fioritures superflues.
Donc, c'est bien écrit, et le thème est bien traité. Il aurait pu l'être plus, mais (pour schématiser) je ne vois pas comment non plus. Le tout est présent, mais le livre est somme toute bon, mais il manque malgré tout quelque chose pour le conclure, quelque chose, quelques chapitres, pour être un digne point final, aussi.
C'est un peu comme le Napoléon de David: c'est super, mais pas fini. Mais super. Mais qu'est ce que ca aurait pu être une fois terminé. Ou, plus exactement, Mathias Enard si tout en peu de lignes et dans une belle langue, si bien qu'on en veut plus, on veut continuer à se délecter de ce qu'il écrit mais que forcément, si tout est dit, on ne va pas se complaire dans le verbiage. Comme quoi, en fin de compte, l'aspect même de l'inachevé est relatif...