onze_r_vesEn voilà, un bouquin déroutant. Déjà, avant même de l'ouvrir, avant même de l'acheter ou de l'avoir en main, un premier détail interpelle (je me permets au passage de me projeter dans l'avenir, nous sommes le 9 septembre aujourd'hui, mais ces lignes sur lesquelles votre auguste regard s'est porté datent de facilement quinze jours plus tôt. Je veux dire par là que lorsque vous êtes le 9 septembre, je suis moi le 19 août) Manuela Draeger, l'auteur du bouquin, ne s'appelle pas Manuela Draeger, elle s'appelle Antoine Volodine et ne se gêne pas pour l'afficher.
Vous pouvez remarquer, d'ailleurs, au passage, deux autres bouquins de lui qui sortent aujourd'hui aussi, et qui, si le libraire chez qui vous allez aller a aussi bien fait son boulot que moi, sont à côté les uns des autres. Outre onze rêves de suie, voyez aussi Les aigles puent (signé Lutz Bassman) et Ecrivains, publié sous ce qui semble être son nom de baptême.

Donc, disais-je, ce premier détail est assez intriguant, et pour être franc, il nous reste à l'esprit tout le long du texte, nous privant, mine de rien, d'un repère non négligeable qui peuple sans qu'on le sache vraiment chacune de nos lectures.
Pour le reste, ne vous attendez pas non plus à bénéficier de repères stables. Le texte est inimaginablement riche, mais reste très désappointant par ce dont il regorge en plus. On est pris dans un monde dont on ne sait pas s'il est réel, imaginaire ou encore autre chose, et plus on avance, plus les personnages eux mêmes semble trouver parfaitement normaux les éléments qui nous perdent.

Imaginons un camp, où une ville, une sorte de ghetto où sont parqués volontairement une tranche de la population d'un pays pas vraiment nommé mais devinable, victimes d'une discrimination qui semble très violente. Le tout est bâti comme une assez grosse ville où pullulent ces personnes qui cachent leur identité même s'ils se savent pris dans un ghetto, où s'entremêlent armée régulière, faction fasciste officieuse, faction extrémiste et anarchiste. La vie, où du moins les quelques tranches de celle que nous voyons, est décrite sous les yeux d'un enfant qui décrit pêle mêle les points d'eau et les coursives qui y mènent, l'artère principale sur laquelle courent toutes sortes de légendes urbaines ni fantaisistes ni vérifiées, l'idéologie tellement encrée dans la tête de chacun qu'elle témoigne du régime totalitaire mis en place dans le pays en question et plus largement et en filigrane, l'organisation de la société qui s'est construite par elle même dans ce camp dont la nature n'est pas vraiment définie pour le lecteur, mais dont le narrateur, qui vit avec, ne semble pas préoccupé par la question qu'on peut se poser au premier abord.
Ne m'en veuillez pas de vous laisser dans le flou comme le fait le bouquin mais il me faut coller le plus possible à l'impression que le texte véhicule et transmet au lecteur qui s'y plonge.

N'allons pas nous étendre néanmoins sur un pitch. Il s'agit d'une manifestation qui tourne mal, une bande de jeunes manifestants, qui chaque année participent au défilé, se trouvent pris au piège dans un grand immeuble en proie au flammes. Ils sont certains de périr et le roman prend ses racines dans cette scène.
Les premières pages, je me martèle, ne doivent effrayer personne. La construction balourde se dissipe et laisse place, pour le coup, à un agencement du scénario très inventif.

Et j'aime ca, moi, les auteurs qui construisent dans leurs romans des mondes imaginaires mais à la fois très proches du notre et qui pour cela font bosser leur imagination. Le meilleur dans tout ca étant bien sur la tendance qu'ils ont à nous livrer le tout.
En l'occurrence, Onze rêve de suie est de ce genre de bouquins et est rangeable aussi dans la catégorie des livres de la rentrée littéraire à ne pas louper.
Parce qu'en effet, en plus d'être un bijou d'imagination (même si je n'aime pas trop parler de bijou quand je parle d'un bouquin. Bijou, c'est moche, comme mot), il se trouve qu'il a été pondu par un auteur qui est loin d'être un manchot. Le bouquin est très pictural et les descriptions qui prennent place tout au long des pages, en plus de nous plonger dans le genre d'images riches à souhait, sont écrites dans une langue ciselée et très travaillée, qui, sans étouffer le lecteur le moins du monde, se montre terriblement précise. On se retrouve avec des mots qu'on aurait pas vraiment penser à associer forcément, qui l'un à côté de l'autre donnerait un ensemble complètement absurde mais qui, ici, se fondent parfaitement dans l'esprit du texte et l'enrichissent tellement qu'elles parviennent à rendre le tout plus net. Ce qui d'ordinaire serait étrange passe sous la plume de Manuela Draeger comme parfaitement huilé tant on sent qu'il sait où il va, tant on sent qu'il connait parfaitement l'imaginaire qu'il décrit. Il arrive à donner, sous sa plume, à des groupes de mots un sens qu'on imaginait pas forcément avant mais qui, à la lecture, nous semble parfaitement correspondre à notre manière de visualiser les images imaginaires qu'il nous montre.
Et non content de construire un cadre visuellement riche, par les mêmes procédés qui ne marche que par lui, Volodine décrit également un paquet de sensations étranges du à des phénomènes oniriques. Il les qualifie comme il décrit les images, et étonnement, ca marche aussi. On se figure la chose sans pour autant la comprendre: on ne l'a, nous, pas vécu, mais sa manière bien à lui de décrire par ces mêmes procédés ce qui pour ses personnages est ou normal ou de notoriété publique nous amène a envisager la chose et à l'imaginer nous aussi parfaitement.
On peut même se dire, au fond, que comme les personnages, nous aussi on est perdus à mi chemin entre le rêve et la réalité. Si ce n'est que ladite réalité des personnages, leur quotidien et leurs souvenirs d'enfants sont pour eux parfaitement normal et paraissent pour nous comme une sorte singulière de roman d'anticipation (éventuellement), et le fait que même eux, qui connaissent ce monde qu'a imaginé Draeger, soient perdus entre ce monde et une réalité parallèle carrément onirique nous perd encore un peu plus. On de demande que ca, et on est servi. On se laisse guider dans un monde inconnu par quelqu'un qui le connait, certes, mais qui navigue à vue. C'est génial.

Pour autant, force est de constater que je suis incapable de trouver quoique ce soit qui y ressemble, tout comme j'étais bien incapable de trouver un élément de comparaison à Match aller ou aux Veilleurs. Et en plus, on ne peut pas les comparer, ces trois là. Autant, trouver des ressemblances entre Match aller et Les Veilleurs était de l'ordre du possible, autant Onze rêves de suie ne ressemble ni à l'un ni à l'autre même s'il dépasse d'une tête ces deux autres titres qui pourtant, par le monde imaginaire dans lesquels les trois peuvent être apparentables, même si on peut aussi rapprocher Onze rêves de suie de La route, de Mc Carthy, qui par moment, peut s'en rapprocher par le désordre social qui y règne, par certains tableaux post-apocalyptiques ou encore par les évocations de notre époque de maintenant qui correspond pour les personnages à une période de l'histoire.