La Confrérie des Libraires Extraordinaires

01 juin 2020

Angle opposé

En complément du post d'hier sur Sylvia Plath (et pour lequel je ne mets pas de lien parce qu'il date d'hier, donc il est juste en dessous sur la plage d'accueil, alors bon), il me faut préciser à toute oreille attentive qu'à la réflexion, une deuxième lecture ne serait pas si inutile que ça.

Je veux dire par là que la piste de la métaphore que me suggère une personne qui m'est chère, et dont les avis et opinions littéraires s'avèrent être de haute volée, se doit d'être explorée. A vous, donc de vous faire votre avis, comme d'hab.
Néanmoins, même si l'approfondissement ladite piste est pertinent, il est nécessaire de bien connaître Sylvia Plath pour pouvoir estimer Mary Ventura et le neuvième royaume à sa juste valeur. D'où, le recours étrange au petit opuscule et à l'achat d'implusion en librairie qui amène le texte à devenir une porte d'entrée à l'oeuvre de Sylvia Plath pour qui ne la connait pas. Et ça, c'est bien dommage, parce que l'opacité du texte s'estompe lorsqu'on se renseigne sur son auteur mais le manque de repères ne pousse pas forcément à se lancer. Et des lectrices et lecteurs qui n'ont encore jamais lu Plath, il y en a un énorme contingent. Et si cette lecture, placée hors de tout contexte et de toute  chemin balisé jusqu'à son auteur, amène le lecteur à hausser les épaules, c'est bien dommage. Parce que dans ce cas là, on ne lira jamais Ariel

 

Ariel


31 mai 2020

Où, parfois, s'impose le pourquoi

ventura

Il y a quelque chose qui émane de ce genre d'objet. Pas de texte, n'en parlons pas encore, mais d'objet. Vous tombez dessus dans une librairie, généralement sur un comptoir (au vu de son épaisseur et de son prix, et l'éditeur joue forcément dessus) et, évidemment, ca vous pose question. Un tout petit texte, une nouvelle de quarante pages à peine, de Sylvia Plath qui, pourtant, est publiée sous forme de recueil plus ou moins importants et de textes, quoiqu'il arrive, plus longs que celui-là. Donc, si on publie un tel nom sous une forme aussi singulière, c'est bien qu'émane du texte quelque chose qui justifie le recours à cette forme-là. Faute de quoi, un ajout en appendice à un autre texte dans une édition d'autre chose aurait bien suffi.

Donc, pour cinq euros de plus ou de moins, pourquoi ne pas se l'offrir. Et c'est justement ça que l'éditeur a espéré et qui marche, et l'entreprise aurait été glorieuse si la valeur du texte était supérieure à son prix.
Parce que, je suis bien désolé de vous le dire, mais malgré Sylvia Plath: bon... La préface précise qu'il s'agit d'un texte de jeunesse refusé par tout un tas d'édieurs de tous bords et, à la lecture: bon... Une jeune femme dans un train qui finit par s'aperçevoir que le train ne va jamais s'arrêter et file vers nulle part avec, à son bord, des passagers conscients et résignés peut être un terreau fertile et peut accoucher d'un texte qui vaille le coup. Or, très vite, on a l'impression de se retrouver dans Lost. Une question, pas de réponse, une fin en queue de poisson. Alors que bourgeonnent des intrigues qui peuvent valoir le coup, la nouvelle se limite à une jeune femme qui quitte une forme de prison roulante avec la complicité d'une dame sans que jamais la raison de la présence des uns ou des autres ne soit évoquée. Ni la nature du train. Ni le parcours des contrôleurs et du chef de bord. Ni sa destination.

C'est le plus fustrant de cette lecture: une dame dans un train. Sans information. Malgré Sylvia Plath, on lit l'histoire d'une femme qui est là et on rallume les lumières quarantes pages plus tard.
Le procédé éditorial est particulièrement voyant: un texte qui n'apporte rien, considéré  comme facultatif avant qu'il ne soit édité, vendu à un prix faible dans l'absolu mais finalement élevé pour ce que c'est et, du coup, juste pour dire que c'est Sylvia Plath. Juste pour que ca figure au catalogue, peut-être, mais jouer sur l'achat d'impulsion traduit forcément un espoir de nombreuses ventes.

Alors, de dépit, on repart quelques pages plus en arrière pour s'assurer de la chose mais, non, il s'agit bien d'une dame qui n'a d'autre mérite que celui d'être par là. Et l'impression la plus bruyante qui sort de la lecture, hélas, c'est la déception. Tout ca pour ça.

Et pour cinq euros.

15 mai 2020

Embûches et orages

alena

 

Oui, je me doute de ce que vous allez me répondre. Je commence cet article en vous disant que j'ai avalé cette BD un soir d'orage où le pluie martelait les volets, où les nuages grondaient et où la lumière brutale et crue des éclairs avalait l'espace autour de moi et que ces conditions matchaient particulièrement avec cette lecture et je sais quelle sera votre réponse: oui, certes, mais comment veux-tu qu'on se mette dans les mêmes conditions si, nous, on a pas d'orage ? J'en sais rien.

Mais Alena, c'est assez bien foutu. Vous me pardonnerez de passer sur le dessin, relativement peu inventif, un brin facile et vecteur de ce qu'on veut. Mais passons-là dessus.
Le scénario est un peu plus constructif. Même si le thème est traité comme il l'est dans un paquet d'oeuvres, il n'empêche qu'on est bien dedans et que le résuktat est particulièrement honorable. Certes, on distingue assez facilement et assez tôt la trajectoire des personnages et leur nature, mais leurs interactions et la manière dont leurs évolutions s'enroulent autour de l'intrigue donne une histoire bien foutue et bien ordrée. Bien évidemment, vous vous doutez bien aussi qu'il y a des teucs imprévus et qu'on ne voit pas venir, faute de quoi je serais plus mesuré quand à l'ensemble de mon propos et de ce sur quoi il se base.

Les personnages, même linéaires et archétypaux pour certains, arrivent à rendre un résultat agréable à lire et à digérer et tiennent bien leurs places dans des scènes qui tiennent la route et atteignent leur but en produisant l'effet recherché.
Mais il y a un truc que je regrette, quand même. Plus que le manque d'inventivité qui se ressent parfois. J'ai réagi un peu tard mais ai fini par remarquer que l'auteur n'est pas Kim Anderson mais Kim Andersson, avec deux s. Donc, l'oeuvre n'est pas anglo-saxonne mais suédoise, et c'est une surprise. Et il suffit de jeter un oeil à la catégorie scandinave de ce blog pour s'aperçevoir qu'elle n'est pas hyper fournie, même si elle est sans doute proportionelle au nombre de publications et de traductions issues de ce coin-là. Oui, mais voilà, même si c'est suédois, on ne sent pas trop la Suède. Ca n'aurait rien apporté ni retiré au récit et c'est donc parfaitement circonstanciel, mais bon.

On laissera donc la Suède de côté pour profiter de la variation que Kim Andersson propose sur l'adolescence, le deuil et le point d'achoppement avec le roman noir (et éventuellement le fantastique) qu'il a choisi et exploité. Sans révolutionner le genre ni le thème, y'a pas à dire, Alena, ca rend bien.

 

alena 1

alena 2

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14 mai 2020

Fitz ne méritait pas ça

magnetisme

 

Parfois, il y a des ratés. N'allez pas penser que je suis gonflé de parler comme ça de textes de Fitzgerald, ce n'est pas d'eux que je parle.

Lui, Fitzgerald, a toujours si maitriser l'art de la nouvelle et donner à ses textes une couleur qui fascine et donne envie de poursuivre necore et encore l'exploration de son oeuvre. Ce qui est regtrettable dans le cas de Magnétisme, c'est ce que La Nerthe, pourtant pourvue d'un catalogue sexy, d'idées remarquables et de goûts bien placés a pu faire de ses textes.

La faute de frappe (même si j'en fais un paquet, moi aussi), ou la coquille, si vous préférez, c'est rédhibitoire pour faire sortir le lecteur du texte sans lequel il est plongé. Dans le cas présent, si un espace qui saute est regrettable et les mots coupés en milieu de ligne sont agaçants, il y a encore plus emmerdant. Quand vous oubliez de revenir à la ligne pour séparer le discours direct de la narration, ca craint un peu. Forcément, quand une phrase dite le narrateur omniscient s'intègre dans un dialogue entre deux personnages, forcément, ça déroute. Et ça nuit au texte. C'est précisément ça qui ne convient pas: le moment où la coquille nuit au texte lui-même. Il ne s'agit pas d'un espace surnuméraire ou oublié, ni d'un numéro de page qui saute. Quand on nuit à la lecture d'un texte, on lui nuit forcément à lui. C'est bien dommage.

12 mai 2020

La texture de l'inconnu

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Peut-être que vous ne vous êtes jamais penchés sur Lovecraft, ce ne serait pas si aberrant. Laissez-moi vous en toucher deux mots, alors. Parce que même si on le confond avec Warcraft ou Lara Croft, même si on se le figure possiblement comme un austère auteur anglais, on est parfois surpris de le trouver comme un auteur américain imaginatif et torturé, plein de grandes idées sur ce qu'autrefois on qualifiait d'horreur et qui est maintenant rentré dans la grande famille de la science-fiction, bien qu'il s'agisse plus de fantastique.

Ou d'horreur, comme le dit Stephen King. Lui vante vachement HP Lovecraft, à tel point qu'il donne l'impression de vouloir se l'approprier pour légitimer une appartenance à la famille des écrivains que personne ne lui conteste. Si on laisse King de côté pour se concentrer sur Lovecraft, c'est finalement pas plus mal. Mais ce n'est pas le sujet.

On a souvent du vous parler du Mythe de Cthulhu, son oeuvre majeure, mais s'il faut vous donner un aperçu de sa créativité et de son imagination, j'aurais sans doute plus tendance à vous emmener vers La couleur tombée du ciel.
Si on peut trivialement balancer, comme ça, qu'il s'agisse d'une météorite mystérieuse dans un champ, je me doute bien que vous ne seriez pas hyper impressionnés et c'est bien normal. Alors je me permets de vous laisser le titre sous les doigts. Si le narrateur est un personnage qu'on voit finalement peu dans l'intrigue, si le personnage principal est une victime qui le relègue finalement derrière le personnage titre, celui qu'on voit le plus n'est ni vivant ni matériel. Il vient d'ailleurs, interfère insidieusement avec son nouvel environnement (celui des hommes), envahit sans qu'on sache qui il est et d'où il vient et sans même qu'on sache que sa nature de  symptôme est plus complexe qu'il n'y parait.
Le méchant (vous me pardonnerez que le qualifier aussi grossièrement) n'est ni un extra-terrestre, un démon, une armée, un espion ou un dinosaure mais est une couleur. Comme je vous le dis. Et je prefère m'arrêter de vous parler de l'intrigue, vous me comprendrez, pour ne pas trop vous en balancer.

Parce que si on considère ses héritiers involontaires les plus voyants, jusqu'à parfois être sacrément ressemblants, que peuvent être Stephen King et X-Files, on se dit que ce sont un auteur et une série qui ne supportent pas le spoil. Si on peut parler de la fin de Roméo et Juliette avant d'entamer sa lecture, c'est quand même plus dommage avec X-Files. Sauf si on rajoute du fantastique dans Roméo et Juliette, mais ca risquerait de fâcher Shakespeare.
Le spoil interdit, je ne me risquerai à aucune autre conclusion qu'un encouragement à aller vous intéresser à Lovecraft, à plus forte raison qu'il s'agit de nouvelles, dans la plupart des cas. L'univers qu'il déploie est paticulier, j'en conviens, mais la forme courte qu'il a souvent employé encourage à la découverte et au grignotage entre les repas. Les repas étant vos lectures avant et après La couleur tombée du ciel, et plu si affinités.


11 mai 2020

La caravane part

Ca y est, on peut y retourner. Les cafés ne sont pas ouverts et on est forcés de rentrer bouqiner chez nous, mais les ravitaillements sont de nouveau possibles. Martelons-le encore: sans retour de nous tous en librairie, librairie il n'y aura plus. Et c'est pas le tout de vous parler de La cathédrale, de L'origine du monde, de La guerre des salamandres ou d'Un après-midi avec Wackernagel, mais il faut que vous puissiez aller les chercher, aussi, non ?

Plus encore: si on est confinés à nouveau (et bien malin est celui qui peut le prédire), il va en falloir, un stock de lectures...

08 mai 2020

Le silence qui suit

lune

Vous aussi, je me doute, vous vous êtes déjà sortis de la le cture d'un texte court persuadés de l'avoir lu plus long qu'il le n'est. Peut-être même, plus loin encore, peut-on parler de la densité du texte, celle qu'on aperçoit en lisant, par delà les lignes de l'auteur. C'est un peu le cas du texte d'aujourd'hui.

Le conte de la lune non-éteinte est basé sur une intrigue assez triviale et ses personnages peu nombreux. Son développmeent est rapide et son dénouement n'est l'objet d'aucun mystère ni d'aucun suspense. Plus encore: même s'il y est question de vie et de mort, le récit se développe dans une torpeur palpable qui donne corps à son cachet.
Tous les personnages, que l'on peu associer par paire tant Boris Pilniak le fait pour nous, s'oppose dans une amitié et/ou un respect qui les exonère de tout affrontement et de tout désaccord. Leur nature les oppose, non par leur position sociale dans le monde soviétique dépeint au fil des lignes ou par leur parcours tous décrits comme riches et valeureux mais par ce qu'ils sont en eux même. C'est ce qu'ols sont au fond d'eux même qui tait leur position et les dévoile comme ils sont: le général est homme, le médecin est homme, le cheminot est homme et leur opposition placide et immobile s'exprime avec d'autant plu de douceur.

Le récit tout entier relève bien de ça: l'immobilisme devant la question la plus importante. Un personnage déifié par ses proches grâce à son parcours hors normes, une fin de parcours assumée par personne mais à laquelle personne ne s'oppose, un désaccord qui se doit d'être violent mais qui coule vers un non-choix, des personnages à fortes statures qui se contemplent les uns les autres.
En allant plus loin, on peut même se dire que les personnages eux-mêmes, tous, s'opposent à leurs positions, leurs responsabilités et leurs charismes dont ils taisent l'espression. Tous s'avèrent être des pontes dans leurs domaines sans jamais montrer qu'ils ont accédé à ce statut.
Et Boris Pilniak restitue bien ce lent immobilisme empreint de mouvement presqu'imperceptible. Le rythme est lent et ne s'accélère que quand les personnages le veulent mais ont recours aux machines pour, les personnages se contemplent eux-mêmes mais pas les uns les autres et c'est ce sentiment de langueur qui imprègne les lignes de Pilniak, à moins que ce ne soit l'inverse. Tout cela, c'est le premier matériau de l'alliage que je vous présente et qui donne toute sa saveur au texte.

Le second est froid. Tout froid.
Tous se connaissent, s'apprécient (ou pas, mais en tout cas, se respectent sincèrement). Certains sont amis, se sentent redevables de l'autre par leurs parcours mais ne s'expriment qu'avec une chaleur distante ou une froideur tiède comme si leurs interactions étaient prisonnières du dénouement redouté. L'absence de la chaleur pourtant suspectée, ou espérée, densifie leurs sentiments à tous.
Cette fraîcheur s'étend même au delà d'eux. L'apparition de la neige où de la nuit, aux moments où les personnages se dévoilent le plus volontiers au lecteur, accompagne qui explore le texte au coeur même de la température que Pilniak transmet par ses lignes. Ce climat de torpeur, de non-choix ou de mouvement trop lent qui révèle presque le dénouement à tous les protagonistes de l'histoire donne au texte toute l'épaisseur et la densité que l'on ne voit pas de prime abord.

Une fois en main, on a l'impression que Le conte de la lune non-éteinte est un petit texte à croquer, amuse-bouche entre deux autres lectures que notre esprit identifierait comme investissements intellectuels. Une fois refermé, il faut bien attendre la digestion et se laisser mariner encore dans le texte pour en saisir la portée, la douceur et la violence. La poésie, aussi, celle qui jallonnent toutes les lignes et tous les textes de Boris Pilniak. C'est ce mode d'énonciation, ce choix d'expression qui tire les personnages et ce qu'ils font d'eux-même dans une torpeur agitée où eux-mêmes semblent avoir voulu arrêter le temps pour permettre la sortie de l'un d'eux.
Il fallait, pour cela, utiliser le réalisme social non pas cynique, comme le faiait Maupassant, mais cru et brutal comme le fait Pilniak ici. Mais enveloppé de poésie pour le laisser confit au sein des personnages, ou plutôt au sein de ce qu'il y a entre eux et au sein des duos qu'ils prennent soin de former.

Il y a des textes à ne pas sous-estimer mais, plus encore, il y a des textes dont la qualité réside dans l'écho qui résonne dans l'esprit du lecteur quand l'auteur a terminé. Nous faisons le silence qui suit une lecture et qui donne toute sa couleur au texte, et il nous faut, pour ça, prendre le temps d'en profiter.

06 mai 2020

Prendre un alligator

Prendre un alligator
comme baby-sitter
c'est faire preuve de légèreté
ou de malveillance

Frédéric Lasaygues (1953 - 2010), "Carentan deux minutes d'arrêt", Castor Astral, 2003

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04 mai 2020

La foi et le fer

chaka day

J'arrive avec un sacré texte, aujourd'hui. Un tel préambule ne devrait pax figurer en tête d'un article, mais je préfère vous en avertir quand même. Je me pointe avec des dieux-animaux, des guerriers prestigieux, un empereur caractériel et charismatique, l'apogée de notre époque coloniale, l'évasion par le lointain et la grandeur de l'Afrique. Rien que ça.

"Oui, mais par quel biais ?", me demanderiez-vous, et vous n'auriez pas tort. Par le Caligula de l'Afrique australe, comète zouloue à la lumière aveuglante. Un beau, grand, fort et dont le souvenir imprègne encore la terre qui fut la sienne.
Chaka Zoulou, le grand empereur qui a bâti un empire capable de faire trembler l'Angleterre en partant pourtant d'un bannissement alors qu'il était enfant, mu toute sa vie par une ferveur mystique particulièrement communicative, a bien existé. Ca, on le sait. Pour autant, Le trône d'ébène ne se veut pas roman historique et ne doit pas être lu comme tel. Il s'agit d'une épopée bien foutue, bien écrite, nourrie d'un matériau véridique et bien exploré par Thomas Day mais doit être lu comme une oeuvre de fantasy. C'est comme tel qu'il se place parmi les oeuvres majeures de la littérature de l'imaginaire.

Les ingrédients, même communs, sont identifiables et articulés comme ils doivent l'être. La noblesse controversée d'un prince (ou, en totu cas, que l'on veut négocier ou de laquelle on veut débattre) et les intrigues qui en découlent, les luttes pour le trône, la diplomatie entre états, la construction d'un empire et tout ce qui relève de l'épopée historique ou romanesque comme celles de grands héros connus chez nous (citons Alexandre le Grand ou le roi Arthur), on les identifie assez facilement. Ceux de la fantasy aussi, comme les campagnes militaires, la description épique du sujet et de ses actions, les dieux et les sorciers mentors du personnage principal. Les éléments historiques se ont aussi la part belle et pointent le bout de leur nez quand un portugais, un hollandais ou un anglais pointe le bout de son nez dans une épopée africaine, apportant la question de la colonisation aux endroits précis où les puissances européennes s'étaient installées à l'époque.
Oui, mais il y a plus. Les ingrédients sont bien amenés, bien agencés mais la saveur du texte vient d'ailleurs. A titre de comparaison, rappelez-vous de Black Panther, ce film de super-héros qui place l'Afrique comme moteur de tout ce qu'il est et renvoie. Le trône d'ébène a utilisé, bien avant les auto-adaptations des studions Marvel, ce film de couleur à placer devant une oeuvre aux ficelles communes. Entre les yeux du lecteur et l'oeuvre elle-même, il faut placer l'exotique dans son ensemble. Une terre lointaine et colorée, une esthétique palpable, une nature en tout point différente de celle qui entoure celui qui lira le texte, un contexte qu'il n'a jamais connu de près ou de loin, une position qu'il n'a jamais occupé dans on histoire et soulever des questions qu'il n'a jamais effleuré du bout les doigts, une époque récente et révolue.
Plus encore, c'est la rareté du matériau utilisé qui rend le texte unique. Chaka est une grande figure qui n'intéresse que très peu l'Europe et l'Afrique, ou tout du moins cette région là, est oubliée et ne sucite que peu de rêves et d'envie à notre époque.

Entre l'originalité sujet et la manière de l'utiliser d'un côté et les standards de notre fantasy de l'autre, il faut une plume précise et ciselée pour lier et harmoniser tant de matériaux différents. Le style dont Thomas Day ne se dépareille jamais est à relever et à mettre en valeur. La langue est simple mais bien choisie et bien utilisée, le ton et leus couleurs des mots collent au thème. On note peu de facilités langagières ou de sophistications stylistiques même si quelques tournures jurent parfois. Un emploi d'un imparfait du subjonctif, par exemple, où une phrase trop longue.
Si la langue choisie colle parfaitement à ce qu'elle narre, notons toutefois quelques autres faiblesses éparses. L'impression renvoyée par quelques tournures, quelques phrases ou paragraphes laisse parfois penser que l'auteur se regarde écrire comme d'autres s'écoutent parler. Tous les auteurs, sans doute, tombent dans cet écueil mais la chose se remarquent plus chez certains. Sans rien enlever à la qualité du texte, un nuage assombrit parfois la lecture. Un léger voile dans le ciel qui surplombe votre lecture. Sa plume surpasse celle de la majorité des auteurs de fantasy (ou, plus largement, de science-fiction) et on voit qu'il le sait. Le plaisir de la découverte du texte n'en est gâchée en rien mais ça se voit.

Le trône d'ébène est donc une oeuvre de fantasy. Encore que. Il ne s'agisse pas tant de fantasy mais plutôt d'une adaptation de l'histoire à l'imaginaire qu'elle garde en elle. Ne râlons pas là-dessus et savourons plutôt, c'est une manière de nourrir la légende de Chaka comme Chrétien de Troyes et Alexandre Astier nourrissent celle du roi Arthur ou comme Jules César et Christophe Lambert nourrissent celle de Vercingétorix. C'est de ça dont Le trône d'ébène relève, finalement: la construction de la légende.

01 mai 2020

L'aiguille dans la botte de foin

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Il me faut confesser, avant de vous parler de Nature morte dans un fossé plus en détail, que je n'ai jamais vu la pièce montée. Je ne l'ai jamais vue sur scène, je veux dire. Montée, quoi.

Nature morte dans un fossé, c'est une pièce mais pas vraiment, en fait. A force de relever autant d'Agatha Christie que d'Edward Hopper, de Nestor Burma que de Montalbano, du flic américan fan de jazz et consommateur de whisky que des coins reculés en marge de l'atmosphère exhalée par la terre des champs qui environnent Sienne jusqu'à s'inscrire en elle, on est un peu partout. Plus encore: à la lecture, en tout cas, elle donne plus l'impression de verser régulièrement dans le polar. La construction est assez triviale et consiste en enchaînement de monologues par tous les personnages de l'histoire qui retracent une enquête en apparence classique et linéaire: un mort, un flic, les bas-fonds de la ville, un coupable. Le schéma s'est vu pas mal de fois et a été tiré dans tous les sens, été exploré de fond en comble et exploité sous toutes ses formes, quel que soit le support. Sauf au théâtre.

Bon, déjà, si on sort de Douze hommes en colère, La perruche et le poulet ou Huit femmes, les pièces policières ne sont pas nombreuses. On préferera la narration ou la vidéo pour déployer ce genre d'intrigue. Sur scène, une fois montées, ces pièces-là suivent une construction classique où les personnages interagissent. Ici, les personnages ne figurent jamais ensemble, parlent de leur interactions et de leurs rencontres sans qu'on puissent les voir. Nature morte dans un fossé se démarque aussi par son discours indirect systématique, en plus d'appartenir à un genre très peu répandu.

Evidemment, Nature morte dans un fossé prend sa place dans une toute petite niche, hein ? Le théâtre est une infime part de la production littéraire et éditoriale et les pièces policières sont un petit quartier en son sein. C'est cette singularité qui donne un charme au texte qui, en restant en marge et du théâtre et de la littérature policière, constitue autant une oeuvre indispensable par son mélange de genres peu répandus ou par sa construction qui lui sied san toutefois relever ni de l'un ni de l'autre, qu'une entrée peu commune vers ces genres et sans doute pas la meilleure porte.

Quoiqu'au fond, on connaissent déjà la littérature policière et le théâtre. A ce titre, c'est une expérience délicieuse de s'y lancer et de trouver le point d'achoppement entre longs monologues dans un genre qui n'en utilise pas, roman policier qui a besoin de la forme théâtrale pour laisser sa saveur se déployer ou pièce qui verse dans un genre peu fourni pour s'affirmer.

27 avril 2020

(18)

Lorsque la paysanne lave les seaux du lait, elle ôte sa bague et la laisse sur la margelle du puits. Lorsqu'elle la reprend, je vis qu'il reste un petit cercle d'eau sur la pierre.

Et je me demande pourquoi la paysanne ne le reprend pas lui aussi.

 

Fedrigo Tozzi (1883 - 1920), "Les choses les gens", La Baconnière, 2019

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23 avril 2020

Toutes les locomotives

Imaginez que vous êtes confinés et que vous vous posiez la question de savoir quoi faire. Vous allez forcément vous poser la question de ce que vous allez pouvoir lire maintenant qu'Amazon ne livre plus (si tant est que vous y achetiez) et que les librairies sont fermées. Et ben, vous savez quoi ? Elles ne le sont pas vraiment. Il y en a même qui bougent encore un peu. Mais comme le but est qu'elles continuent encore à bouger vachement après le déconfinement et, qu'après encore, elles continuent de vivre comme si rien ne s'était passé, c'est maintenant qu'il faut les faire bouger encore plus, danser et virevolter. Je vous relaisse le lien, au cas où: 

https://www.jesoutiensmalibrairie.com/

et vous donne aussi quelques nouvelles. Leur page Facebook a passé les mille abonnés (et je suis sûr que vous y êtes déjà) mais c'est pas important. Ce qu'on se doit de noter plus encore, c'est le nombre de librairies qui proposent de quoi lire quand même, se procurer des textes et arriver jusqu'à nous. Plus de trois cent cinquante librairies sont maintenant visibles sur le site et le nombre de nouveaux référencements est exponentiel. Le nombre de librairies sur le territoire est vertigineux. Ca en fait, des libraires à soutenir, mais même pas peur.

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22 avril 2020

Bosch sans Bosch

lame

 

Vous ne connaissez pas encore Esther Rochon, je suis sûr, et c'est pas aberrant. Je n'en avais jamais entendu parler avant, et pourtant, elle livre un sacré tableau à la fantasy et aux lecteurs. Et même plus: pas seulement aux lecteurs de fantasy. Il suffit juste d'être un peu curieux.

Lame n'est pas seulement de la fantasy mais appartient plus généralement à la littérature de l'imaginaire, et si on détaille encore plus le paysage qu'elle nous envoie, Esther, on trouve même un paquet de connexions et de références à ce qu'on trouve plus généralement ailleurs.
C'est l'enfer qu'elle nous décrit et dans lequel elle nous envoie en spectateur, et même si les références à la Bible ou à la Divine Comédie (entre autres) sont fréquentes dans la littérature de l'imaginaire, on retient plus ces textes pour une portée et des inspirations toutes autres. On notera certes quelques longueurs dans la description de l'enfer, lieu au sol boueux et vaseux dans lequel on s'enfonce jusqu'à devenir trop mou pour bouger, tendant les bras vers tout ce qui se mange autour de nous et cherchant le moindre plaisir charnel au milieu de rien, jusqu'à ne plus être rien, mais l'intrigue qui arrive tient carrément la route.

C'est cette vision d'artiste qui confère au texte toute la force qu'il nous jette au visage. Plus encore qu'une esthétique ou qu'un tableau que Jerome Bosch aurait volontairement voulu neutre et vide, c'est ce qu'il advient des personnages qui y végètent, leurs questions (ou pas) sur la nature de leur admission en enfer et leur vie dedans qui densifient encore le texte et la lecture qu'on en fait.
Il y a une intrigue qui finit par éclater, évidemment, et même si elle finit par prendre tout son sens au fil des chapitres, son démarrage tardif au sein du récit et en son sein à elle coince un peu parfois. Le principe affirmé de l'enfer tel qu'il est décrit sur les premiers chapitres rend toute intrigue inutile et remet en question toute la puissance du décor et de l'idée construite jusque là, arrive comme une lueur d'espoir là où il ne doit pas y en avoir. Bien sûr, elle enrichit le tableau et les personnages, mais la transition entre les longueurs de la descrption initiale et le lancement de l'intrigue jure un peu. C'est une fois qu'on a passé les longueurs entre la fin de l'un et le début de l'autre qu'on retrouve le plaisir d'explorer la vision hallucinée et fantasmagorique qu'Esther Rochon a livré sur papier.

Il est très riche, l'univers que Rochon nous offre, mais c'est parfois la construction de son récit qui pêche. Il y a quelques chapitres, hélas entier, sur lesquels il nous faut passer pour profiter de la lecture comme elle le mérite. Pafce que malgré ce défaut qu'on ne peut passer sous silence, le texte et la vision qui en découle est un sacré truc à lire, une sacrée fresque esthétique et picturale qui aurait nettement sa place sur une plateforme de séries. Mais si, vous la connaissez: celle à laquelle on s'est tous abonnés pour le confinement. Lame, c'est une super série avec un épisode un peu chiant sur la saison, mais ca reste une super série. Mais sur du papier.

19 avril 2020

Toi aussi, tu soutiens ta librairie ?

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Avouez que vous aussi vous vous posez la question entre un apéro virtuel et un grand ménage de printemps que vous invoquez comme grande entreprise mue par de grandes motivations alors qu'il s'agit juste du confinement. Parce que c'est bien de ça qu'il s'agit, du confinement.

Parce qu'au milieu de tout ça, c'est pas le tout de vous parler de plein de textes que vous n'allez pas pouvoir lire (à moins que vous ne les ayiez déjà chez vous), à plus forte raison depuis la suspension de la livraison des produits culturels d'Amazon. Du coup, il va vous falloir ou bien attendre le déconfinement ou bien trouver le moyen de les choper quand même. D'où, et oui, pas con, un tour vers votre librairie de quartier, fermée depuis un mois.

Mais vous savez quoi, c'est pas parce que votre librairie est fermée qu'elle est inactive et qu'elle ne propose rien. Par exemple, La Marge, à Ajaccio, ou le Bookshop, à Montpellier, propose un pick-up; Le nuage vert, à Paris ou bien Place Ronde, à Lille, vous proposent des bons d'achat; et même, Livres-in-Room, à Saint-Pol-de-Léon ou bien Le Trait d'Union, à Troyes, viennent carrément vous livrer chez vous. Le truc, c'est que si personne ne leur demande rien, aux librairies, le déconfinement et les mois suivants seront un peu chauds et sans garantie de pas grand chose. Le plus simple, pour vous tenir au courant, c'est même d'aller faire un tour sur un site qui répertorie de que les libraires proposent, et si la vôtre n'y est pas, il y a certainement celle un peu plus loin qui est active malgré tout.

Du coup, je pose ça là et je vous laisse le lien:

https://www.jesoutiensmalibrairie.com/

en soulignant que, quand même, le site s'actualise d'heure en heure parce que bon, la France est un champ ininterrompu de librairies qui poudroient à l'horizon. Il y en a plein partout et se rajoutent, chaque jour, plusieurs librairies qui, malgré la fermeture forcée, bougent encore vachement.

Les librairies et ceux qui les font ont besoin de vous pour continuer encore à être à côté de vous et à mettre les lettres à votre disposition. Pour vivre encore, on a tous besoin de vous.

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17 avril 2020

De la distance du lointain

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Et vous, qu'est-ce que vous êtes devenus ? Parce que Michele Mari vient de me poser la question et elle n'est pas inintéressante, posez la vous.

Il va assez profond dans sa réflexion, Michele, et on ne fera croire à personne qu'il s'est lui-même demandé ce qu'était devenue sa version de lui enfant avant de rédiger ses textes. Il faut le voir, lui, qui parle de lui sans se nommer ni le revendiquer et utilise le prisme de son évolution comme outil de sa réflexion. Il parle de son enfance, certes, mais avec une certaine discrétion et une certaine pudeur qui, bien qu'accompagnées par sa vision de son intimité d'alors, exonère le texte du caractère autocentré de l'autobio. Au même titre qu'un album Panini, il livre des souvenir parcellaire sur lesquels il porte un regard tendre et brut (et parfois abrupt et plus dur) sur celui qu'il était et qu'il est encore, au fond.

La question n'est pas de savoir qui il était mais où est celui qu'il était. Toute la saveur de ses récits réside dans l'évolution du petit garçon de l'époque, fasciné par les romans de science-fiction de son grand-père, rêveur devans les cow-boys et les petites voitures, plein d'interactions avec les enfants de son âge face à l'universitaire reconnu, à la biliothèque foisonnante où se côtoient autenrs médiavaux, Renaissance et classiques, rares éditions velues et textes accessibles, Loeb et Pléiade. Sa grande interrogation réside dans cette transito qui arrive toute seule, sans qu'on la remarque mais qui saute aux yeux à un moment où à un autre. A partir de quand la transition Nembo Kid-Francesco Colonna a-t-elle pu s'opérer ? Plus encore, que faire de tout ce patrimoine de l'enfance une fois qu'a pu germer sur lui les orientations culturelles adultes ?

Mais il n'y a pas que ça dans les questions que Mari livre sur ce sujet. On peut y lire et se poser la question de la trahison par le passage de l'enfant à l'adulte, du rêveur devant Richard Matheson au travailleur studieux devant Plutarque. On peut se demander si l'attraction exercée par une belle édition de Dante
et acceptée (ou bien la nécessité plus tarre-à-terre de l'avoir) écrase une collection de petites voitures tant aimée pendant l'enfance. Pourquoi pas non plus, le besoin de se réinventer une fois adulte, comme si notre inconscient nous soufflait qu'on a bien fait le tour et qu'on peut avancer avant de trop y jouer et de conserver un souvenir mollasson ou déçu de ses jouets ou bouquins pourtant fondateurs de si beaux moments. Quoique l'inverse ne serait pas déconnant non plus, et passerait par le besoin de l'adulte de retrouver l'enfant qu'il était pour se comparer à lui ou aux espérences qu'il gardait avec lui à l'époque.

Le sujet est vaste et Michele Mari s'utilise pour nous amener à ses questions là et à nous regarder nous même. Plus encore, par ce biais, il utilise la littérature pour nous amener sur un terrain moins rigide, plus personnel, plus abstrait jusqu'à finir, une fois un récit terminé, par nous laisser glisser vers la psycho ou la philo. Une fois la littérature passée et sa voix tue, il ne reste que nous et nos réflexins, nos voix intérieures. Ses petits récits montrent Mari à travers un kaléidoscope de luiême pour nous pousser à monter le notre. 

Ca parait un peu dense comme ça, mais ca ne l'est pas tant que ça, si on y réfléchit un peu. La plume est belle et bien ordrée, onirique parfois et plus souvent lyrique, mais on ne peut pas passer sans le voir le plaisir de lire ses lignes et ses phrases. Imaginez vous la finesse d'une oeuvre italienne mise au service des lettres. Il n'y a que les Italiens pour arriver à toucher une telle finesse dans l'écriture. Plus encore, c'est cette finesse et cette précision dans l'énonciation d'une idée, d'un souvenir ou d'un instant qui donne aux textes l'équilibre dont ils ont besoin pour assurer les interrogations que posent les récits dans autant de sourires tendres.

A n'en pas douter, il y a, à travers les lignes de Toi, sanglante enfance, une voix, une mélodie, une brise qu'on ne trouve pas ailleurs.